Sur la télévision

Pour introduire “le débordement du diégétique sur la réalité” (que je formule dans la rédaction d’un mémoire intitulé “Les conditions d’existence de l’image dans la confrontation des espaces, réel et diégétique“),  je vais prendre comme exemple un objet d’étude contemporain connu de tous : les médias, et en particulier la télévision.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d'agir, Paris, 1996 (ISBN 2912107008)

Emprunter l’approche sociologique me semble essentiel pour aborder la question de l’individu au regard de la société, en ce sens qu’elle offre les outils et les moyens de comprendre et d’expliquer l’impact du social sur les représentations (façons de penser) et comportements (façons d’agir) humains. Elle est une manière d’établir un corrélat entre la perception et l’action des individus dans et sur un système social. Il est à ce titre intéressant de revenir sur l’étymologie du terme “individu” :

Du latin individuum, « ce qui est indivisible ».
  1. Entité autonome qui ne peut être ni partagée ni divisée sans perdre les caractéristiques qui lui sont propres.
  2. En biologie, chaque spécimen vivant (ou ayant vécu) d’une espèce animale, végétale ou fongique, issu d’une seule cellule (cf. problème des vrais jumeaux). La plus petite coupure du règne vivant (rang taxinomique tels que genre, espèce, variété…), la seule correspondant à une existence concrète.
  3. Personne (être humain) considérée en tant qu’unité d’une population et par opposition à la collectivité.

Cette étymologie n’est pas sans faire appel à la polémique formulée par le dualisme cartésien : « j’ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et [...] j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point. ». Dans le percevoir et l’agir, le corps a besoin de l’esprit, autant que l’esprit a besoin du corps – ce sur quoi nous reviendrons dans une approche sensori-motrice de la perception. Penser l’esprit sans le corps, reviendrait à penser la société sans individu : « ce qui est indivisible ».

Il faut ici considérer le paradigme holistique de Durkheim (du grec holos : qui forme un tout) qui définit la société comme un holon, un tout qui est supérieur  à la somme de ses parties, elle préexiste à l’individu et les individus sont agis par elle – sur ce point nous reviendrons sur ce qui a determiné l’émergence du système social d’après une approche de la Théorie des systèmes sociaux dirigée par Nikklas Luhmann.  Le paradigme holistique détermine ainsi que la société englobe les individus dans une conscience collective.

Cette conscience collective propre à une société s’établit selon différents systèmes qui partagent une même réalité phénoménologique et transindividuationnelle. C’est pour cette raison que par la constituante même des consciences individuelles, elle est nécessairement réticulaire pour être globale. Ainsi l’infiltration de technologies réticulaires comme l’est par exemple la télévision opère indéfectiblement sur “les représentations (façons de penser) et comportements (façons d’agir) humains“.

Il donc important de comprendre comment sont perturbés ce que Bernard Stiegler appelle “les circuits de la transindividuation” par le débordement de la diégése télévisuelle et d’en dégager les effets produits sur le système individuel et social. Ce qui m’amène ici a proposer une approche sous la forme de notes prisent du livre “Sur la télévision” écrit par le sociologue Pierre Bourdieu, et  de la conférence “Société et télévision au XXIème siècle” menée par le philosophe et président d’Art Industrialis, Bernard Stiegler.

Sur la télévision” de Pierre Bourdieu,

La télévision est un formidable instrument de maintient de l’ordre symbolique.” ce qui a pour conséquence que les gens se conforment par une forme consciente ou inconsciente à des représentations artefactuelles. Il est important de préciser que ce “maintient de l’ordre symbolique

Ce qui induit deux observations :

1— Maintient de l’ordre symbolique : stabilisation et mutation

2— Altération de la nature représentationnelle de l’interindividuation Elle façonne autant qu’elle est façonnée par la nature et la fonction sociale des représentations et des pratiques individuelles et collectives.

SUITE DE LA RÉDACTION EN COURS

Antonio Machado

Todo pasa y todo queda,
pero lo nuestro es pasar,
pasar haciendo caminos,
caminos sobre el mar.

Nunca persequí la gloria,
ni dejar en la memoria
de los hombres mi canción;
yo amo los mundos sutiles,
ingrávidos y gentiles,
como pompas de jabón.

Me gusta verlos pintarse
de sol y grana, volar
bajo el cielo azul, temblar
súbitamente y quebrarse…

Nunca perseguí la gloria.

Caminante, son tus huellas
el camino y nada más;
caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.

Al andar se hace camino
y al volver la vista atrás
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.

Caminante no hay camino
sino estelas en la mar…


Tout passe
et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Voyageur, le chemin
C’est les traces
de tes pas
C’est tout ; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer

Antonio Machado

INTRADIEGESIS

Dès l’enfance les hommes ont, inscrites dans leur
nature, à la fois une tendance à représenter — et
l’homme se différencie des autres animaux parce
qu’il est particulièrement enclin à représenter, et
qu’il a recours à la représentation dans ses premiers
apprentissages — et une tendance à trouver du
plaisir aux représentations.

Aristote, Poétique, 1448 b, 6-9.

Étudiant en Master-1 d’Arts Appliqués, j’ai décidé de partager mes recherches ancrées dans une démarche adhérente à la transdisciplinarité, avec pour espoir de former l’exercice d’une “pensée à plusieurs” sollicitant autant d’acteurs que de lecteurs, où chacun peut s’exprimer et prendre part à l’établissement d’une pensée dans l’articulation et la confrontation des points de vue et des connaissances.

Ce seront donc des réflexions personnelles et ouvertes mais également des livres et des articles, des conférences et des interviews aux formats audio et vidéo, ainsi que des images publiés sur d’autres blogs et d’autres sites qui formeront la “matière” de ce blog. Cette matière sera sollicitée au profit de réflexions menées sur un phénomène que je qualifierais comme “le débordement du diégétique sur la réalité”.

Commençons par rendre compréhensible la notion de diégétique, c’est-à-dire ce qui est relatif à la diégése. Il s’agit “de l’univers d’une œuvre, le monde qu’elle évoque et dont elle représente une partie“. Comme c’est le cas avec le cinéma, le théâtre, la littérature, la peinture, etc., la diégése est le monde représenté dans l’œuvre, quelle que soit sa relation avec le réel. C’est cette particularité que désigne les activités où on représente quelque chose et qui peut avoir des lois internes propres (différentes de celles de la réalité). Si on parle ainsi d’un niveau intradiégétique, c’est que l’on adopte le niveau des personnages, de leurs pensées, et de leurs actions.

L’image en tant que représentation physique et mentale est le lieu privilégié de la diégése, du premier trait des grottes préhistoriques à la photographie (c’est-à-dire ce que l’on essayerait de déterminer comme une re-présentation objective de la réalité – à l’exemple de la photographie scientifique considérée en tant que preuve et source d’information) se reflète dans l’image, finalement et avant tout, le projet de soi. L’œil et l’esprit voient le monde (et en ce sens se projettent dans l’appréhension de la réalité) et ce qu’il manque au monde pour être une image – cf. L’œil et l’esprit de Merleau-Ponty. L’image fait naître l’objet avec une identité totalement nouvelle et, en partie, autonome (selon les lectures qu’on en fait).

L’enjeu est de comprendre comment s’articule l’activité perceptive de l’image – de la représentation – selon différents points de vue afin d’en mesurer les conséquences. Cette problématique se développera selon l’idée, formulée par Merleau-Ponty et reprise par Francisco Varela, que l’organisme donne forme à son environnement en même temps qu’il est façonné par lui.